
La sarisse macédonienne : la pique de cinq mètres qui conquit le monde
La pique de cinq mètres de Philippe II fit de la phalange macédonienne la formation la plus redoutable du monde antique. L'histoire de l'arme qui mena Alexandre le Grand jusqu'en Inde.
La plupart des armes de l'Antiquité connaissent une génération de gloire, quelques batailles célèbres, puis une longue retraite. La sarisse macédonienne appartient à une autre catégorie. Pendant environ 175 ans, des réformes de Philippe II dans les années 350 av. J.-C. à la catastrophe de Pydna en 168 av. J.-C., un fourré de longues piques fut l'arme de champ de bataille dominante dans le monde, de l'Adriatique à l'Indus. Elle porta Alexandre le Grand en Perse, en Égypte et en Inde. Elle établit l'étalon à l'aune duquel toute autre arme d'infanterie était mesurée. Et quand elle perdit enfin, en deux après-midis romains soigneusement préparés, elle emporta avec elle tout le modèle de la guerre grecque.
La sarisse est l'une des rares armes dont l'histoire est, presque exactement, l'histoire de l'empire qui la maniait.
Origines et conception
La sarisse était une longue pique d'estoc, utilisée à deux mains et coiffée de fer. Les fragments conservés et la reconstitution minutieuse de l'archéologue grec Manolis Andronicos dans les années 1970, à partir des tombes royales de Vergina, nous donnent une image assez précise de l'arme.
Elle était fabriquée en deux moitiés, assemblées par un manchon en bronze. La tête était une longue lame de fer, en forme de feuille ou parfois plus allongée, pesant entre 700 grammes et un kilogramme. Le talon était une pointe en fer lourd appelée sauroter (littéralement « tueur de lézard »), qui remplissait trois fonctions : il contrebalançait le poids de la tête, il pouvait être planté dans le sol pour ancrer l'arme face à une charge, et il offrait aux rangs arrière un point de rechange si la tête était brisée.
La hampe était faite de bois de cornouiller, un bois dur, dense, lourd et élastique qui poussait sur les hauts plateaux macédoniens. Le cornouiller était essentiel : il était suffisamment robuste pour supporter la longueur de la pique sans se rompre sous son propre poids tenu à l'horizontale, tout en étant assez flexible pour absorber le choc d'un coup sans se fracturer. Nul autre bois disponible, certainement pas le frêne ou le chêne des lances de la Grèce du Sud, n'était à la hauteur aux longueurs d'une sarisse.
Les premières sarises sous Philippe II mesuraient de 3,5 à 4,5 mètres. Sous Alexandre, lors de ses campagnes orientales, la norme était de 5 à 5,5 mètres. Vers la fin du IIIe siècle, les rois macédoniens avaient poussé la longueur à 6,5 mètres. L'arme grossit parce que ceux qui la tenaient se posaient toujours la même question : comment faire que notre ligne de piques dépasse en portée celle de l'ennemi ?
Comment elle transforma la guerre
La phalange macédonienne, organisée autour de la sarisse, se déployait en blocs de seize hommes de profondeur sur une largeur couvrant le front du champ de bataille. Les cinq premiers rangs tenaient leurs piques à l'horizontale, en avant ; les onze rangs suivants les tenaient en angle, prêts à prendre position au fur et à mesure que les pertes ouvraient des brèches. Polybe, écrivant vers 150 av. J.-C., décrit la formation : une haie de pointes de fer si dense que rien abordant par l'avant ne pouvait survivre au contact, chaque hoplite ou fantassin ennemi faisant face non à une mais à cinq pointes de pique à la fois.
C'était une révolution tactique. L'hoplite grec classique, combattant avec une lance de 2 à 3 mètres et un grand bouclier, dépendait de la cohésion de sa ligne et de la solidité de son mur de boucliers. Le sarissophore dépendait de la géométrie de sa pique. Il n'avait pas besoin d'être physiquement fort, seulement discipliné. Il n'avait pas besoin d'un grand bouclier, seulement d'un petit buckler fixé à l'épaule, libérant ses deux mains pour la pique.
Le résultat était une formation que l'on pouvait lever plus facilement, entraîner à grande échelle, et manœuvrer sur le champ de bataille par des officiers professionnels s'appuyant sur une chaîne de commandement claire. L'armée macédonienne que Philippe II bâtit fut la première dans l'histoire grecque à ressembler à une armée moderne plutôt qu'à une milice citoyenne. La sarisse était à la fois l'arme et le principe organisationnel.
Batailles clés
Chéronée, 338 av. J.-C.
Alexandre, fils de Philippe II, alors âgé de 18 ans, commandait la gauche macédonienne à la bataille de Chéronée, où les forces combinées d'Athènes et de Thèbes tentèrent de stopper l'expansion macédonienne en Grèce centrale. Philippe tint la droite avec ses vétérans armés de sarises ; Alexandre, avec la cavalerie des Compagnons et l'infanterie d'appui, frappa le Bataillon sacré de Thèbes sur la gauche.
La phalange maintint le centre athénien pendant que l'attaque de flanc d'Alexandre retourna la ligne thébaine. Le Bataillon sacré, trois cents soldats d'élite qui avaient juré de ne jamais reculer, fut tué presque jusqu'au dernier. La bataille mit fin à la guerre hoplitique comme concept stratégique. À partir de cet après-midi-là, aucune cité grecque ne pouvait aligner une armée combattant à la façon des anciennes phalanges et survivre à un engagement macédonien.
Issos et Gaugamèles
Alexandre utilisa la phalange à sarises comme ancre de ses plans de bataille lors de la conquête de la Perse. À Issos en 333 av. J.-C. et à Gaugamèles en 331 av. J.-C., la phalange tint le centre face aux forces perses bien plus nombreuses pendant qu'Alexandre menait la cavalerie par les ailes pour frapper la position de commandement de Darius III.
La leçon technique de ces batailles est constante. Les Perses, avec des lances plus courtes et des formations moins disciplinées, ne pouvaient pas briser la phalange de front. Leurs tentatives leur coûtèrent des dizaines de milliers d'hommes. Pendant ce temps, la cavalerie macédonienne, libérée par la stabilité de la phalange, frappait où elle voulait. La sarisse était, dans cette période, moins une arme qui tuait qu'un mur infranchissable autour duquel le reste de la bataille pivotait.
L'Hydaspe, 326 av. J.-C.
À sa dernière grande bataille, contre le roi indien Poros sur l'Hydaspe dans le Punjab actuel, Alexandre affronta un adversaire nouveau : les éléphants de guerre. La phalange s'adapta. Les piques furent utilisées pour repousser les éléphants loin de la formation, la cavalerie attaqua les mahouts, et la phalange avança au fur et à mesure que les éléphants paniquaient.
La bataille révéla à la fois la force et les limites de la sarisse. Elle fonctionnait contre des adversaires inhabituels. Elle faillit aussi se briser quand les éléphants se retournèrent contre les flancs macédoniens. Après l'Hydaspe, les hommes de la phalange se mutinèrent, refusèrent de marcher plus loin vers l'est, et forcèrent Alexandre à faire demi-tour. La sarisse avait atteint la limite géographique de son empire.
Évolution technique
Après la mort d'Alexandre en 323 av. J.-C., ses successeurs (les Diadoques) héritèrent de la phalange et rivalisèrent pour la modifier. La tendance était aux piques plus longues, aux formations plus profondes et à des types d'infanterie plus spécialisés. L'armée macédonienne d'Antigone Gonatas au milieu du IIIe siècle av. J.-C. utilisait des piques de 5,5 mètres ; Philippe V et Persée de Macédoine, combattant Rome un siècle plus tard, alignaient des sarises d'environ 6,5 mètres.
Plus la pique était longue, plus la formation devenait lourde et difficile à manœuvrer. Les phalanges hellénistiques tardives fonctionnaient au mieux sur un terrain absolument plat. Elles peinaient à franchir des ruisseaux, à escalader des pentes ou à pivoter face à un ennemi mobile.
Les royaumes hellénistiques ajoutèrent aussi des infanteries d'appui : les thureophoroi (lanciers moyens à bouclier ovale) et les thorakitai (épéistes cuirassés) pour combattre sur terrain accidenté où la phalange ne pouvait pénétrer. C'était un aveu tacite que la sarisse, pour toute sa domination, s'était trop spécialisée. Elle avait besoin d'une protection qu'elle n'avait pas nécessitée sous Philippe et Alexandre.
Déclin et successeur
La légion romaine, organisée en manipules d'épéistes armés de javelots, affronta la phalange macédonienne à trois reprises au IIe siècle av. J.-C. et remporta les trois engagements. À Cynoscéphales en 197 av. J.-C., le consul romain Titus Quinctius Flamininus exploita un terrain accidenté qui désorganisa la formation de la phalange et retourna sa ligne. À Pydna en 168 av. J.-C., le consul Lucius Aemilius Paullus refit la même chose sur un terrain plus difficile, les légions s'infiltrant dans les brèches de la ligne de piques alors que les Macédoniens avançaient irrégulièrement sur terrain inégal.
Polybe, qui assista à Pydna de ses propres yeux, produisit l'une des analyses les plus influentes de la sarisse jamais rédigées. Il soutint que la phalange était imbattable quand elle pouvait se former sur terrain plat et avancer en lignes droites, mais qu'elle ne savait pas s'adapter. Le manipule romain, en revanche, pouvait se déployer sur terrain accidenté, combattre en unités plus petites et faire face à de nouvelles menaces sans perdre sa cohésion. La phalange était une masse unique qui gagnait ou perdait comme une masse unique. La légion était de nombreuses petites masses, chacune capable de combattre de façon autonome.
Après Pydna, la dynastie des Antigonides fut abolie, la Macédoine devint une province romaine, et la sarisse cessa effectivement d'être une arme de champ de bataille principale. Des formations de piques réduites subsistèrent dans les armées hellénistiques pendant encore un siècle, mais la logique stratégique qui avait conduit Alexandre jusqu'en Inde était épuisée.
Résonances
La sarisse revint, pour l'essentiel, deux mille ans plus tard. Les carrés de piques suisses et lansquenets de la Renaissance combattirent avec des armes de longueur similaire et utilisèrent bon nombre des mêmes principes tactiques : un bloc profond d'infanterie disciplinée présentant une haie de pointes ininterrompue à l'ennemi. Eux aussi dominèrent leur période de la guerre et furent eux aussi finalement dépassés par des formations plus petites et plus flexibles utilisant des armes à feu.
La leçon historique est que les longues piques maniées en formation de masse sont décisives contre des adversaires qui ne peuvent égaler ni la discipline ni la géométrie. Elles sont vulnérables aux ennemis capables de briser la formation par la mobilité plutôt que par la force. Les Romains l'apprirent des Macédoniens. Les tercios espagnols l'apprirent des Suisses. Les armées industrielles du XIXe siècle l'apprirent des colonnes napoléoniennes.
La sarisse elle-même, avec sa hampe de cornouiller en deux pièces, sa tête de fer et son talon à pointe, repose en fragments dans les musées archéologiques du nord de la Grèce. Elle est rarement l'arme la plus frappante dans la vitrine qu'elle occupe. Mais pendant près de deux siècles, ce fut l'arme d'infanterie la plus déterminante sur terre, et il fallut mener une armée depuis un petit royaume montagnard jusqu'à la vallée de l'Indus avant qu'une force organisée quelconque au monde ne trouve le moyen de la briser.
Réponses rapides
Questions fréquentes sur ce sujet
Quelle était la longueur d'une sarisse macédonienne ?
Les premières sarises sous Philippe II, dans les années 350 av. J.-C., mesuraient probablement de 3,5 à 4,5 mètres. Au temps des campagnes orientales d'Alexandre le Grand dans les années 330 av. J.-C., la norme était de 5 à 5,5 mètres. Sous la période hellénistique tardive, avec Philippe V et Persée de Macédoine (IIIe-IIe siècles av. J.-C.), des sarises de 6,5 mètres sont attestées. L'arme ne cessa de s'allonger à mesure que les rois macédoniens cherchaient à repousser la portée de la formation.
Qui inventa la sarisse ?
La sarisse est généralement attribuée à Philippe II de Macédoine, qui réforma l'armée macédonienne dans les années 350 av. J.-C. Philippe s'appuya sur des expériences antérieures avec des lances grecques plus longues, notamment les réformes du général thébain Iphicrate une génération plus tôt, mais c'est la combinaison macédonienne de la longue pique avec de nouvelles tactiques, un entraînement intensif et une organisation unitaire rénovée qui produisit la révolution militaire de l'arme.
Quelle était la différence entre une sarisse et une lance d'hoplite ?
La lance d'hoplite classique, le doru, mesurait de 2 à 3 mètres, s'utilisait d'une main avec un grand bouclier et fonctionnait par estoc en formation serrée. La sarisse mesurait de 5 à 5,5 mètres, s'utilisait à deux mains avec un petit bouclier fixé à l'épaule (la peltè), et fonctionnait en projetant une haie de pointes bien en avant de la formation. L'hoplite combattait face à face. Le sarissophore poignardait des hommes qu'il voyait à peine.
Pourquoi la sarisse finit-elle par échouer ?
La phalange à sarises exigeait un terrain plat et une formation protégée. Dès que les légions romaines, combattant selon le système manipulaire plus flexible, apprirent à désorganiser la ligne de piques en attaquant ses flancs ou en exploitant les failles sur terrain accidenté, la faiblesse de la phalange fut mise à nu. Les défaites décisives de Cynoscéphales (197 av. J.-C.) et Pydna (168 av. J.-C.) mirent fin à la domination militaire macédonienne et convainquirent la Méditerranée que les tactiques romaines avaient dépassé la guerre à la pique grecque.
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