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La peste noire s'abat sur Florence : comment une ville de 100 000 habitants a enterré la moitié de sa population
4 juil. 2026Épidémies & remèdes7 min de lecture

La peste noire s'abat sur Florence : comment une ville de 100 000 habitants a enterré la moitié de sa population

La peste noire a tué environ la moitié de la population de Florence en 1348. Boccace en fut témoin, avant de transformer cette horreur en Décaméron.

Giovanni Boccace passa le printemps 1348 à Florence à regarder sa ville se vider, maison après maison. Quand le plus dur fut passé, plus tard cette année-là, entre la moitié et les trois cinquièmes des quelque 100 000 habitants de la cité étaient morts. Boccace survécut, coucha tout par écrit, et se servit de ce qu'il avait vu comme cadre pour le recueil de nouvelles le plus influent de la littérature européenne.

Ce livre, c'était le Décaméron. Dix jeunes Florentins, sept femmes et trois hommes, fuient la ville mourante pour une villa dans les collines et passent le temps à se raconter cent histoires sur dix jours, en attendant que la peste achève son œuvre. Le récit-cadre n'est pas une fioriture littéraire greffée sur le devant du recueil. C'est du reportage, ou presque, déguisé en fiction, et il reste le témoignage oculaire le plus détaillé de ce que la peste noire a fait subir à une grande ville européenne.

Des navires venus d'Orient

La maladie qui atteignit Florence au printemps 1348 avait parcouru un long chemin pour y arriver. Des galères marchandes génoises l'avaient transportée depuis la région de la mer Noire à l'automne 1347, la débarquant d'abord au port sicilien de Messine. De Messine, elle remonta rapidement la péninsule italienne, atteignant Gênes puis le port toscan de Pise dès janvier 1348. Pise alimentait directement les routes commerciales de Florence, et en quelques mois la maladie avait suivi les mêmes routes qui apportaient la laine, le vin et le blé dans la ville.

Personne à Florence ne comprenait que des puces voyageant sur des rats noirs accomplissaient le travail réel de transmission, un mécanisme qui ne serait identifié que cinq siècles plus tard. Ce que les gens voyaient, c'était une maladie qui semblait sauter d'une personne à l'autre et d'une maison à l'autre sans aucun schéma prévisible, ce qui la rendait plus terrifiante encore.

Air vicié et mauvaise conjonction

Les médecins florentins s'appuyaient sur Galien, et Galien affirmait que la maladie venait d'un déséquilibre des quatre humeurs du corps, provoqué par quelque chose de fétide dans l'air. La théorie des miasmes donnait un sens intuitif à une peste qui semblait circuler dans les rues puantes et surpeuplées tout en épargnant la campagne. Les savants d'ailleurs en Europe y ajoutèrent une touche astrologique : les médecins de l'université de Paris, consultés par la couronne de France, incriminèrent une conjonction de Saturne, Jupiter et Mars survenue en 1345, arguant que cet alignement avait corrompu l'atmosphère elle-même. Les chroniqueurs florentins, eux, s'appuyaient encore plus lourdement sur une explication plus ancienne, qui ne demandait aucune formation universitaire : le péché, et un Dieu à bout de patience.

Le chroniqueur florentin Giovanni Villani, qui avait passé des décennies à consigner année après année l'histoire de sa ville, écrivait encore quand la peste l'atteignit. Il en mourut en 1348, et son récit s'interrompt inachevé, repris ensuite par son frère Matteo, qui mourrait lui-même d'une résurgence ultérieure de la même maladie en 1363.

Ce que les médecins ont tenté

Le traitement découlait directement de la théorie. Si les humeurs étaient déséquilibrées, saignées et purges pouvaient les restaurer. Si l'air était corrompu, il fallait le contrer par des odeurs plus fortes : médecins et gens fortunés portaient des pommes d'ambre bourrées d'herbes, brûlaient du bois aromatique à l'intérieur, et évitaient de se laver, selon la théorie que les pores ouverts laissaient entrer le mauvais air dans le corps. Les bubons, ces ganglions lymphatiques enflés à l'aine, sous les aisselles et au cou qui donnaient à la maladie son symptôme le plus visible, étaient parfois incisés ou cautérisés dans l'espoir de libérer directement la corruption. La thériaque, un remède composé de dizaines d'ingrédients et prisé depuis l'Antiquité comme antidote universel aux poisons, était administrée aux patients qui pouvaient se l'offrir.

Rien de tout cela ne fonctionnait, et les médecins de Florence le savaient mieux que quiconque. Boccace nota platement que l'art médical des praticiens formés, appliqué avec fidélité, ne semblait rien accomplir contre la maladie. Un certain nombre de médecins firent ce que feraient bientôt aussi de nombreux membres des familles de leurs propres patients : ils partirent.

Qui fut blâmé

Le blâme en 1348 suivit deux voies très différentes, et Florence se situe plus près de la moins meurtrière des deux. En Suisse, en Rhénanie et dans certaines régions de France, des rumeurs affirmaient que les communautés juives empoisonnaient les puits et les réserves d'eau pour causer la peste. Des aveux extorqués sous la torture, le cas le plus tristement célèbre étant celui de Chillon sur le lac Léman, servirent à justifier des massacres dans des villes comme Bâle et Strasbourg, où des centaines de résidents juifs furent brûlés au début de 1349. Ces pogroms comptent parmi les pires violences que l'Europe s'est infligées à elle-même durant toute la période médiévale, et ils survinrent alors même que la maladie tuait les communautés juives et chrétiennes dans des proportions identiques.

Florence n'avait qu'une petite population juive en 1348 et n'a laissé aucune trace de massacres comparables à l'intérieur de la ville. Le blâme s'y porta plutôt sur des gens plus proches. Les fossoyeurs, appelés becchini, furent accusés par plusieurs chroniqueurs d'exploiter la crise : exigeant des sommes exorbitantes pour retirer les corps, dépouillant les morts et les mourants, et, selon certains récits, forçant l'entrée des maisons sans y être invités pour réclamer paiement avant même qu'une victime ne soit décédée. Le jugement le plus sévère de Boccace, cependant, visait les Florentins ordinaires eux-mêmes. Il décrivit des parents abandonnant leurs enfants, des maris abandonnant leurs épouses, et des frères abandonnant leurs frères, traitant l'effondrement de la loyauté familiale comme une catastrophe à part entière, une catastrophe qui en disait long sur ce que la peur fait aux gens.

Dix conteurs et une ville de tombes

C'est en décrivant les enterrements que le récit de Boccace devient le plus difficile à lire. La terre consacrée manqua rapidement, et la ville se mit à creuser d'immenses tranchées, y déposant les corps en couches séparées par un fin recouvrement de terre, à la manière dont un équipage de navire arrime sa cargaison pour tirer le meilleur parti de la cale. Les cloches d'église qui autrefois sonnaient le glas pour chaque décès individuel cessèrent complètement, car sonner pour chaque victime aurait signifié sonner sans arrêt, et ce son était devenu lui-même insupportable.

C'est de cela, dans les années qui suivirent immédiatement 1348, que Boccace tira le Décaméron. Dix jeunes Florentins, pour la plupart issus de familles assez fortunées pour avoir un autre endroit où aller, se retirent dans une villa à la campagne et conviennent d'un ensemble de règles pour traverser la crise en gardant leur santé mentale et leurs bonnes manières intactes : aucune nouvelle de la ville, une routine quotidienne fixe, et une histoire après le souper racontée à tour de rôle par chacun d'eux, pendant dix jours, cent histoires au total. Boccace lui-même avança un chiffre, affirmant platement que plus de 100 000 personnes moururent à l'intérieur des murs de Florence entre mars et juillet seulement, un chiffre que la plupart des historiens jugent gonflé puisqu'il pourrait dépasser la population totale de la ville avant la peste, mais un chiffre qui capture à quel point la destruction paraissait totale à quelqu'un qui la vivait. Les chercheurs débattent encore de la part de mémoire directe de Boccace sur le Florence de 1348 et de la part de construction littéraire bâtie autour d'un désastre réellement vécu, mais même les historiens les plus sceptiques la considèrent comme le tableau le plus complet qui nous soit parvenu de la manière dont une ville italienne a vécu la première et pire année de la peste.

Ce qui l'a finalement arrêtée

À l'automne 1348, l'épidémie s'était en grande partie éteinte à Florence, et les contemporains n'en avaient aucune idée. La véritable explication, impliquant des puces, des rats noirs et une bactérie qu'on appelle aujourd'hui Yersinia pestis, ne fut établie qu'en 1894, quand le scientifique Alexandre Yersin identifia l'organisme lors d'une épidémie à Hong Kong. Le temps plus frais, qui ralentit l'activité des puces, a probablement joué un rôle dans ce recul saisonnier, mais personne dans le Florence du XIVe siècle n'aurait pu établir ce lien.

Ce qui changea, lentement, ce fut la réponse civique. Les cités-États italiennes commencèrent à expérimenter des mesures de santé publique organisées dans les suites de la peste : le gouvernement de Florence nomma des fonctionnaires pour superviser les enterrements et gérer les malades durant l'épidémie elle-même, et en quelques décennies les ports méditerranéens isolaient les navires et voyageurs entrants pendant une période fixe avant de les autoriser à entrer dans la ville, une pratique qui nous a donné le mot quarantaine. Rien de tout cela ne guérissait personne. Cela gagnait du temps, réduisait l'exposition, et représentait la première reconnaissance institutionnelle qu'une ville pouvait s'organiser contre une épidémie plutôt que simplement l'endurer.

La population de Florence ne se rétablirait pas complètement avant environ deux siècles. L'effet économique immédiat, cependant, joua en faveur des survivants : la main-d'œuvre se raréfia, les salaires des artisans et des ouvriers agricoles augmentèrent, et certains historiens attribuent à ce choc démographique le mérite d'avoir contribué à assouplir les structures sociales rigides que la Renaissance à venir finirait par démanteler. Boccace, pour sa part, en tira un chef-d'œuvre, un texte qui ne s'ouvre pas sur des statistiques de peste mais sur dix jeunes gens effrayés et pleins de ressources, décidant que si le monde touchait à sa fin, ils se raconteraient au moins de bonnes histoires en attendant.

Réponses rapides

Questions fréquentes sur ce sujet

Qu'est-ce qui a causé la peste noire à Florence ?

Les scientifiques modernes identifient comme cause Yersinia pestis, une bactérie transmise principalement par les puces portées par les rats noirs, bien que cela n'ait été établi qu'en 1894. En 1348, on incriminait l'air corrompu et la punition divine pour les péchés des hommes, tandis que les savants d'ailleurs en Europe pointaient une malheureuse conjonction planétaire.

Combien d'habitants de Florence sont morts pendant la peste noire ?

L'estimation de Giovanni Boccace lui-même, 100 000 morts, dépassait probablement la population réelle de la ville et était sans doute exagérée pour l'effet dramatique. Les historiens modernes estiment qu'entre la moitié et les trois cinquièmes des quelque 100 000 habitants de Florence sont morts entre le printemps et l'automne 1348.

Qui a-t-on blâmé pour la peste noire ?

Dans certaines régions de Suisse, de France et des territoires germaniques, les communautés juives furent faussement accusées d'avoir empoisonné les puits et furent massacrées dans des villes comme Bâle et Strasbourg. La population juive de Florence était trop réduite pour qu'une violence comparable s'y produise ; le blâme retomba plutôt sur les fossoyeurs profiteurs et, dans le récit de Boccace, sur les familles et voisins qui abandonnaient leurs propres malades.

Quel est le lien entre la peste noire et le Décaméron de Boccace ?

Boccace utilisa l'épidémie de 1348 à Florence comme cadre narratif du Décaméron, dans lequel dix jeunes Florentins fuient vers une villa à la campagne et se racontent cent histoires sur dix jours pour passer le temps en attendant que la peste s'apaise. Son introduction demeure l'un des témoignages oculaires les plus détaillés de l'épidémie, toutes villes italiennes confondues.

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