
Argo face à l'histoire : le film de Ben Affleck est-il fidèle à la réalité ?
Le thriller de 2012 de Ben Affleck sur l'audacieux stratagème de la CIA avec un faux film a remporté trois Oscars — mais quelle part de l'« affaire canadienne » Hollywood a-t-il respectée, et quel rôle a été effacé ?
Le thriller de Ben Affleck sorti en 2012, Argo, a raflé les récompenses en fin de saison, remportant l'Oscar du meilleur film et s'imposant comme l'une des œuvres historiques les plus acclamées de la décennie. Le film retrace l'incroyable mais véridique histoire de la façon dont la CIA a créé une fausse production hollywoodienne pour sauver six diplomates américains cachés à Téhéran pendant la crise des otages en Iran de 1979.
C'est le genre d'histoire qui semble trop rocambolesque pour être vraie. Un agent de la CIA s'associe à des maquilleurs d'Hollywood pour créer un faux film de science-fiction, avec storyboards et annonces dans des revues professionnelles, puis s'envole vers l'Iran révolutionnaire pour faire sortir clandestinement des diplomates en se faisant passer pour des cinéastes canadiens ? C'est sûrement trop absurde pour être réel.
Pourtant, cela s'est vraiment passé. La question est la suivante : quelle part d'Argo reflète ce qui s'est réellement produit, et quelle part est pure invention hollywoodienne ?
Ce qu'Hollywood a EU RAISON de montrer
Le stratagème du faux film a bien existé
La prémisse centrale — créer une fausse production cinématographique pour servir de couverture à une opération d'extraction — est vraie à 100 %. L'agent de la CIA Tony Mendez a réellement élaboré ce plan audacieux après avoir découvert que six diplomates américains se cachaient dans les résidences de fonctionnaires canadiens, pendant que 52 de leurs collègues restaient en otages à l'ambassade.
Mendez croyait sincèrement qu'une couverture hollywoodienne fonctionnerait mieux que les alternatives, comme se faire passer pour des enseignants ou des travailleurs agricoles. Son raisonnement était solide : tout le monde pouvait imaginer comment se comportaient les gens d'Hollywood, et la réputation d'excentricité de l'industrie cinématographique justifierait tout comportement inhabituel.
John Chambers : le vrai espion d'Hollywood
Le personnage joué par John Goodman, le maquilleur John Chambers, était une personne réelle qui a effectivement travaillé avec la CIA. Chambers, qui avait remporté un Oscar pour son travail sur La Planète des singes, aidait discrètement l'agence depuis des années, en fournissant des déguisements et une expertise en maquillage pour des opérations clandestines. Lorsque Mendez avait besoin de crédibilité hollywoodienne, Chambers fut son premier appel.
Le film montre correctement Chambers comme le lien indispensable entre la CIA et le monde du spectacle. Il savait comment rendre la fausse production convaincante et disposait des contacts nécessaires.
La société de production était bien réelle
Mendez et Chambers ont effectivement créé Studio Six Productions à Los Angeles. Ils ont loué des bureaux, installé une ligne téléphonique en état de marche et publié des annonces dans Variety et The Hollywood Reporter pour annoncer leur futur film de science-fiction d'envergure. Les encarts dans les revues professionnelles étaient réels, les bureaux étaient dotés de personnel, et le téléphone était décroché — le tout pour créer une trace documentaire capable de résister à un contrôle si les autorités iraniennes décidaient de vérifier la couverture.
L'attention aux détails était remarquable. Si quelqu'un appelait le bureau de production, une vraie personne répondait et confirmait que oui, le film était en phase de pré-production, et que oui, ils effectuaient des repérages de lieux au Moyen-Orient.
L'évasion a bien fonctionné
L'opération a réussi exactement comme prévu. Le 28 janvier 1980, les six Américains — munis de passeports canadiens fournis par le gouvernement canadien — ont embarqué dans un vol Swissair et ont quitté l'Iran. Comme Tony Mendez l'a raconté par la suite, lorsque l'avion a quitté l'espace aérien iranien, les Américains ont éclaté en cris de joie. D'autres passagers se sont joints à eux, sans comprendre pourquoi ces voyageurs particuliers étaient si soulagés de quitter Téhéran.
Ce qu'Hollywood a EU TORT de montrer
Le plus grand mensonge : le rôle du Canada
C'est là qu'Argo commet ce que l'ancien ambassadeur canadien Ken Taylor a qualifié d'« honte pour l'histoire ». Le film minimise dramatiquement le rôle central du Canada dans ce qu'on appelait, après tout, l'« affaire canadienne ».
Dans le film, le Canada apparaît comme un soutien de fond utile tandis que la CIA orchestre tout. La réalité était presque à l'opposé. L'ambassadeur Ken Taylor a qualifié la CIA de « partenaire mineur » dans l'opération, et il n'exagérait pas.
Les Canadiens n'ont pas seulement fourni un hébergement. Ils ont reconnu les lieux à l'aéroport de Téhéran, envoyé des gens entrer et sortir d'Iran pour établir des schémas de déplacement et obtenir des copies de visas, acheté plusieurs jeux de billets d'avion et entraîné les Américains à paraître canadiens. Taylor lui-même conduisait simultanément des opérations d'espionnage pour les États-Unis tout au long de la crise des otages, à la demande personnelle du président Jimmy Carter.
Le film montre les six Américains résidant tous dans la demeure de l'ambassadeur Taylor. En réalité, ils étaient répartis entre la résidence de Taylor et celle de l'agent d'immigration canadien John Sheardown — qui n'apparaît pas du tout dans le film. Sheardown, qui a hébergé cinq des six diplomates pendant des mois en risquant sa propre sécurité, a été pour ainsi dire effacé de l'histoire.
Après avoir vu le film, Taylor a exprimé sa préoccupation que les Canadiens soient « dépeints comme des aubergistes qui attendent d'être sauvés par la CIA ». C'est une critique justifiée.
La poursuite à l'aéroport qui n'a jamais existé
Le climax haletant du film — les Gardes de la révolution reconstituant des documents déchiquetés, découvrant l'identité d'un Américain et poursuivant l'avion en fuite sur la piste avec des voitures de police — n'a jamais eu lieu. Il a été inventé de toutes pièces pour l'effet dramatique.
En réalité ? Le passage à l'aéroport a été ce que Mendez a qualifié de « fluide comme de la soie ». Il n'y a eu aucune découverte de dernière minute, aucune course-poursuite sur le tarmac, aucun garde armé tentant d'arrêter l'avion. Les Américains ont passé les points de contrôle, ont embarqué et sont partis.
Le moment réellement le plus dramatique a eu lieu lorsque les documents d'un Américain ont été brièvement examinés et qu'un fonctionnaire s'est éloigné — pour revenir avec une tasse de thé. Il avait simplement pris une pause.
La crise des billets annulés
Dans le film, Washington annule l'opération au dernier moment, obligeant Mendez à se démener pour obtenir une réautorisation pendant que les fugitifs attendent nerveusement de savoir si leurs billets d'avion existent bien. Cela donne lieu à une séquence angoissante avec des appels passés à la Maison Blanche en pleine nuit.
Rien de tout cela ne s'est produit. Le gouvernement canadien avait acheté les billets à l'avance. L'opération n'a jamais été annulée. Ce drame bureaucratique était une pure invention.
Le vrai nom du scénario
Le film montre Mendez découvrant un scénario intitulé « Argo » dans une pile de projets hollywoodiens. En réalité, le scénario original s'appelait Lord of Light, adapté du roman de science-fiction primé de Roger Zelazny. Il faisait partie d'un projet ambitieux (et finalement avorté) appelé Science Fiction Land, qui aurait été le premier parc à thème de science-fiction.
La CIA a changé le titre en « Argo » — paraît-il parce que Mendez aimait une blague particulière. (« Toc, toc. » « Qui est là ? » « Argo. » « Argo qui ? » « Va te faire foutre. ») Le film attribue cette blague à une autre origine et l'utilise comme un gag récurrent.
Le personnage d'Alan Arkin est fictif
La performance scène-volante d'Alan Arkin en producteur hollywoodien vétéran Lester Siegel lui a valu une nomination aux Oscars. Le personnage est présenté comme un élément crucial du stratagème, apportant une légitimité à la fausse production.
Mais Lester Siegel n'a jamais existé. Le vrai partenaire que Chambers a recruté était Robert Sidell, un autre maquilleur qui avait travaillé sur des films comme E.T. Faire appel à un maquilleur plutôt qu'à un producteur célèbre rendait l'opération moins visible, pas plus — à l'opposé de ce que le film dépeint.
Tony Mendez ne travaillait pas seul
Le Mendez de Ben Affleck est présenté comme un agent solitaire entrant en Iran pour sauver la mise. En réalité, Mendez avait un partenaire dans la mission — un autre agent de la CIA qui l'a accompagné tout au long de l'opération. Ce partenaire n'est absolument pas mentionné dans le film.
La Grande-Bretagne et la Nouvelle-Zélande ont aussi été effacées
Le film montre les ambassades britannique et néo-zélandaise refuser les Américains en fuite le jour de la prise d'otages. Des responsables britanniques ont qualifié cela de « pure absurdité ». En réalité, l'ambassade britannique a hébergé des Américains pendant plusieurs jours avant qu'ils ne soient transférés dans des résidences canadiennes. La Nouvelle-Zélande a également fourni une aide qui n'a pas été reconnue.
Note de fidélité historique : 6/10
Argo restitue fidèlement sa prémisse centrale — la CIA a bien utilisé une fausse production hollywoodienne pour extraire des diplomates américains de l'Iran révolutionnaire, et cela a bien fonctionné. Les détails concernant Studio Six Productions, les annonces professionnelles et l'implication de John Chambers sont tous exacts.
Mais le traitement du Canada — la nation qui a en réalité donné son nom à l'opération et qui en a assumé la plus grande partie des risques — constitue une injustice historique significative. Ken Taylor et John Sheardown ont hébergé les Américains pendant 79 jours en mentant aux autorités iraniennes. Taylor espionnait activement pour le compte des États-Unis. Le gouvernement canadien a autorisé l'utilisation de passeports canadiens pour des ressortissants étrangers, une décision diplomatique potentiellement explosive.
Tout cela se réduit à des « aubergistes utiles » pendant que l'agent de la CIA de Ben Affleck devient le héros.
La poursuite inventée à l'aéroport est excusable comme licence dramatique — les cinéastes ont besoin de tension, et regarder des gens monter tranquillement dans un avion n'est pas cinématographique. Mais effacer les contributions de nations alliées franchit une autre limite.
Argo est un excellent thriller. C'est aussi un rappel que la version hollywoodienne de l'histoire, quel que soit le nombre d'Oscars qu'elle remporte, mérite toujours d'être vérifiée. La vraie histoire de l'affaire canadienne est en réalité plus impressionnante que ce qui s'est retrouvé à l'écran — elle ne correspond simplement pas au récit d'héroïsme américain qu'Affleck voulait raconter.
L'« affaire canadienne » est restée classifiée jusqu'en 1997, lorsque le président Bill Clinton a déclassifié l'opération. Tony Mendez, décédé en 2019, a reçu la Medal of Intelligence — qu'il ne pouvait pas conserver jusqu'à ce que la mission soit rendue publique. Ken Taylor est mort en 2015, après avoir passé des décennies à rétablir la vérité sur le rôle du Canada.
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