
Le Discours d'un roi face à l'Histoire : ce que Hollywood a bien et mal rendu
L'interprétation oscarisée de Colin Firth en roi George VI est inoubliable, mais quelle part du Discours d'un roi s'est réellement passée ? Nous séparons le fait royal de la fiction hollywoodienne.
Peu de films ont su capturer la dramaturgie discrète de la lutte personnelle comme Le Discours d'un roi (2010). L'interprétation de Colin Firth en roi George VI aux prises avec son bégaiement lui valut un Oscar, et le film lui-même remporta le meilleur film, le meilleur réalisateur et le meilleur scénario original. C'est un film véritablement bouleversant sur le courage, l'amitié et le devoir.
Mais quelle part s'est réellement passée ?
La réponse, comme l'historien britannique Andrew Roberts l'a dit sans détour, c'est que le film « raconte l'histoire de travers et est simplement une mauvaise histoire ». C'est un verdict sévère pour un long-métrage fondé sur des événements réels, mais dès lors qu'on creuse dans les archives, les libertés prises deviennent difficiles à ignorer.
Ce que Hollywood a bien rendu
La relation fondamentale était réelle. Le roi George VI (surnommé « Bertie » par sa famille) travailla véritablement avec l'orthophoniste australien Lionel Logue pour maîtriser son bégaiement. Logue était non conventionnel, informel et remarquablement efficace. Leur lien professionnel dura des décennies, et Logue était présent à chaque grande allocution en temps de guerre. Le film capture magnifiquement la chaleur et le respect mutuel de ce partenariat.
La crise de l'abdication eut bien lieu. Édouard VIII abdiqua effectivement pour épouser Wallis Simpson, projetant son jeune frère réticent sur le trône. La représentation que fait le film de la terreur de Bertie à l'idée d'hériter d'un rôle qu'il n'avait jamais souhaité est bien documentée. Il ne désirait sincèrement pas être roi.
Le discours de guerre était réel et capital. L'allocution radiophonique de George VI le 3 septembre 1939, annonçant l'entrée en guerre de la Grande-Bretagne, fut un moment fondateur. La nation écoutait, sachant que son roi avait des difficultés d'élocution. Sa détermination à livrer ce discours sans fléchir fut un acte authentique de courage personnel.
L'enfance difficile de George VI était une réalité. Le film montre un homme marqué par une éducation sévère, notamment l'obligation d'écrire de la main droite malgré son caractère gaucher, et les pressions implacables des protocoles royaux. Les témoignages historiques confirment que son enfance fut souvent malheureuse, et que son bégaiement s'aggrava probablement sous l'effet des contraintes qui lui étaient imposées.
Les méthodes de Lionel Logue étaient non conventionnelles. Logue pratiquait réellement des exercices de relaxation, des techniques respiratoires et un travail sur la confiance en soi qui étaient inhabituels pour l'époque. Il insistait sur l'informalité, appelant le futur roi « Bertie » durant les séances. Cette approche égalitaire était radicale dans la Grande-Bretagne des années 1920 et 1930.
Ce que Hollywood a mal rendu
La chronologie est compressée de près d'une décennie. C'est la plus grande distorsion du film. Il suggère que Logue et le duc d'York commencèrent à travailler ensemble au milieu des années 1930, quelques années seulement avant la guerre. En réalité, ils débutèrent en 1926, treize ans complets avant cette fameuse allocution. Quand la guerre éclata, ils collaboraient depuis plus d'une décennie. Le film réduit cela à ce qui semble être deux ou trois ans, rendant la « guérison » bien plus dramatique et de dernière minute qu'elle ne l'était.
Le bégaiement est exagéré. L'interprétation de Colin Firth montre un homme qui peine à terminer une phrase. En réalité, le bégaiement de George VI était relativement bénin. Des enregistrements de ses discours réalisés avant même qu'il rencontre Logue montrent un homme qui bégayait parfois, mais capable de délivrer des allocutions publiques cohérentes. Son discours de 1927 devant le Parlement australien à Canberra fut prononcé sans bégaiement. Le film avait besoin d'un trouble plus grave à des fins dramatiques, mais il dépasse de loin la réalité.
La position de Churchill sur l'abdication est inversée. Le film présente Winston Churchill (joué par Timothy Spall) comme soutenant l'abdication d'Édouard VIII. C'est le contraire qui est vrai. Churchill fut l'un des plus ardents opposants à l'abdication et chercha activement à gagner du temps pour Édouard. Il voulait que le roi reste sur le trône et croyait que la crise constitutionnelle pouvait être résolue. Inverser la position de Churchill est l'une des erreurs historiques les plus flagrantes du film.
La scène finale ne s'est jamais produite. Le climax du film montre Churchill, l'archevêque Cosmo Gordon Lang et le Premier ministre Neville Chamberlain se réunissant à Buckingham Palace pour assister à l'allocution de guerre du roi, suivis de foules en liesse dehors. Rien de tout cela n'eut lieu. Comme le fit remarquer Andrew Roberts, ces dirigeants avaient des préoccupations bien plus pressantes le jour où la guerre fut déclarée. Il n'y eut pas de rassemblement populaire pour féliciter le roi d'un discours radiodiffusé. C'est une pure invention hollywoodienne.
Édouard VIII ne se moqua jamais si cruellement du bégaiement de Bertie. Le film montre Édouard tourmentant son frère avec « B-b-b-b-Bertie » et l'accusant de convoiter le trône. Les témoignages historiques brossent un tableau très différent. Les deux frères étaient proches, et Édouard savait parfaitement que Bertie n'avait aucune envie d'être roi. Cette cruauté fut inventée pour créer un antagoniste plus net.
La famille royale n'était pas désemparée face aux ascenseurs. Une scène étrange montre le duc et la duchesse d'York incapables de faire fonctionner un ascenseur, suggérant qu'ils étaient si choyés par leurs domestiques que la machinerie ordinaire les déconcertait. C'est absurde. Bertie servit dans la Royal Navy et fut cité à l'ordre du jour pour son comportement lors de la bataille du Jutland en 1916, manœuvrant des engins bien plus complexes qu'une porte d'ascenseur.
La reine Mary n'était pas si froide. Le film dépeint l'épouse de George V, la reine Mary, comme émotionnellement distante et glaciale. En réalité, quand la crise de l'abdication frappa, c'est dans les bras de sa mère que Bertie alla pleurer. Elle était formelle en public, comme l'étaient les membres de la royauté à cette époque, mais elle n'était pas la reine de glace que le film suggère.
Score de fidélité historique : 5/10
Le Discours d'un roi restitue la vérité émotionnelle tout en se trompant souvent sur la réalité historique. L'histoire centrale d'un roi réticent surmontant un trouble de la parole grâce à un thérapeute non conventionnel est vraie et poignante. Mais la chronologie compressée, le bégaiement exagéré, les positions politiques inversées et les scènes fabriquées s'accumulent pour donner un film qui est, comme l'a dit un critique, « un cinéma brillant, une histoire moins brillante ».
C'est néanmoins un film admirable. Simplement, ne le prenez pas pour un documentaire.
Sources : The Daily Beast / Hankering for History / The Guardian / TIME
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